J'embrasse ma femme et mes enfants, je ne les reverrai pas avant demain après midi si tout va bien... Nous sommes vendredi 14, il est 23h10 et j'entre dans le bus qui doit nous emmener à Cilaos. Super motivé, j'attends ce moment depuis longtemps. J'ai même eu le plaisir de voir passer Julien Chorier et Pascal Blanc avant de partir. La seule chose qui me fasse cogiter concerne justement ce voyage en bus ; est-ce que je vais pouvoir dormir un peu ? Finalement ça ne se passe pas trop mal avec une succession de micro sommeils rythmés par les différents arrêts... De toute façon, les bus sont pleins et je ne suis pas le seul dans cette situation.
Terminus, nous sortons du bus et... il fait froid, très froid... ça calme ! On est tout de suite dans l'ambiance en entrant dans le stade avec les coureurs de la Diagonale qui quittent les tentes de repos pour repartir. Un constat s'impose : ça a du être dur, très dur ! L'heure tourne vite, très vite mais tout va bien, je ne stresse toujours pas. Quelques échauffements, plus pour me réchauffer que pour me chauffer et je me range avec tout le monde pour le départ.
C'est parti, je sort du stade, il est 6h20... ça va être une belle journée !
Après quelques kilomètres de route forestière, on attaque la première grande difficulté : la montée vers le gîte du Piton des Neiges avec son dénivelé de près de 1200 m, je m'évalue dans le milieu du peloton. Tout va bien, je ne me suis pas mis dans le rouge, je passe au sommet aux alentours de la 550e place après un peu plus de deux heures de course ; je suis dans mon niveau ! Mais la descente sur Salazie, rendue très délicate par les conditions météo et l'état du terrain oblige une vigilance particulière donc je ralenti mon allure et essaie d'être prudent. En plus, je cogite pas mal sur le fait que mon genou puisse me lâcher. Contrairement au début de course, stress maxi !!! Vers le milieu de la descente, je sens une douleur au niveau de mon diaphragme et quelques contractions à l'estomac. J'arrive au dernier quart de la descente et, constatant que mon genou tient, me relâche (enfin !)... En même temps, je me rends compte que je ne me suis plus alimenté depuis le sommet. Le mal est fait !
Pointage et ravitaillement, je vois mon père, me change, essaie d'avaler une soupe (c'est dur !) et repars ; je suis vers la 770e place. Dès que je reprends la route, je trottine un peu mais je sens que je vais passer des moments très difficiles... D'autant que je vais attaquer la deuxième grosse difficulté qui doit m'amener au sentier Scout et là, c'est une pure souffrance, dans le froid, la pluie, le brouillard, la boue. A part de l'eau, ça fait longtemps que je ne peux plus rien avaler ; envahi par les nausées. Je ne suis pas le seul à souffrir, les petits groupes se font et se défont au grès des difficultés et du dénivelé, on lâche, on reprend... Dans la petite descente de la route forestière des Hauts de Mafate, nous sommes un petit groupe de 5 ou 6 et un gars me dit qu'il abandonne ne supportant plus les crampes ; un autre s'écroule quelques mètres plus loin et vomi tout ce qu'il peut... Après s'être assuré que ça va aller pour lui on continue. C'est décidé, moi aussi j'abandonne au prochain ravito...
Arrivée au km 40 et le point de ravitaillement, je tourne autour de la 900e place. Je tombe sur une raideuse en galère et pleurs qu'une bénévole essaie de consoler ; elle a beaucoup souffert elle aussi. Je lui explique que le plus dur est passé, qu'il n'y a maintenant plus que de la descente "tranquille" pendant 20 km... elle finira par repartir... Mais dans le même temps, rien que par amour propre, je me rends compte que je ne peux pas prôner des choses que je n'applique pas moi même !!! Et puis, je n'ai pas envie de faire venir ma femme sous la pluie et le brouillard au fond du cirque de Salazie. Donc j'avale deux Smecta, une soupe (y a plus que ça qui passe plus ou moins) et repars doucement, très doucement comme une voiture sans carburant qu'on doit pousser pour qu'elle avance !
Ma réflexion porte maintenant sur des objectifs à court terme : "atteindre le prochain ravito et on verra". Je cogite aussi pas mal, souriant de l'ironie du sort, moi qui ai passé près de trois mois sans entrainement à cause d'une blessure et qui après plus de 45 km n'ai eu aucune douleur, aucune crampe ! Excepté les nausées persistantes et le petit détour par le fond de la ravine et la remontée (terrible), la descente jusqu'à Aurère s'est plutôt bien passée.
J'arrive au ravito en fin de journée et vois les infirmières qui me conseillent de ne prendre que des boissons chaudes (mon estomac l'acceptera mieux) et de... ralentir !!! Euh, c'est quoi moins que moins ? Elles me précisent que le Smecta n'aura un effet que très limité car prescrit pour les diarrhées (manquerait plus que ça !) et me conseillent d'aller voir les médecins à Deux Bras. De toute façon, je n'ai pas le choix, il faut que je sorte de Mafate ! Je pourrai toujours m'arrêter à Deux Bras... (plus facile pour rentrer chez moi !).
La descente avec la frontale débute par une grosse chute due à un moment d'inattention et une lucidité déjà entamée mais heureusement plus de peur que de mal. J'atteins ensuite le bas de la rivière et m'insère dans une file ; les parcours de la Diagonale et du TDB étant maintenant communs. Aucune évolution notable au classement depuis le Sentier Scout.
A Deux Bras, je me change avant d'aller voir le médecin mais trop de monde... Je vais essayer de manger un peu et je reviendrai... Un peu de riz, des lentilles et du poulet, trop bon, ça passe, ça fait tellement longtemps ! Je retourne au poste médical, toujours beaucoup de monde et je décide de laisser tomber. ceux qui sont là en ont certainement beaucoup plus besoin que moi ! Finalement je repars et attaque le "mur" comptant sur les quelques forces prises à la suite du repas. Pas de surprise, se fut un calvaire, de nombreux arrêts pour récupérer, c'est interminable ! Mais il faut que je sorte...
Il doit être minuit et le chemin est noir de monde. De la musique, des encouragements me redonnent un instant le sourire. Il ne nous (moi et mes nausées) reste plus qu'à descendre vers le pointage. C'est fait, la Possession n'est finalement qu'à quelques "minutes"... Une bénévole prépare des tartines de pâté (beurk !) avec du pain de mie, je lui demande deux tranches nature, celles-ci passeront certainement. Et j'entame Kala en mangeant mes deux tranches de pain lentement pour faire durer le plaisir et en pensant qu'elle vont me permettre de tenir jusqu'en bas.
Surprise ! ma femme et mes enfants m'attendent à la sortie du sentier. Il est tard et j'avais décidé d'attendre le levé du jour pour les appeler. Mais ils sont là et ça fait du bien, putain ça fait du bien !!! Je continue vers l'école et... Surprise !! un ami m'attend au ravitaillement ; je pointe et les rejoins. Tout le monde me réconforte, m'encourage... Il n'est alors évidement plus question d'abandon, je terminerai pour eux, pour moi ! Mon ami me donne deux petites dosettes de Gaviscon - ça va être un tournant dans ma course ! Il me masse un peu, quelques étirements et je repars ; rendez-vous au Colorado.
Chemin des Anglais, Grande Chaloupe, je pointe aux alentours de la 750e place, je parviens même à manger. J'arrive au Colorado en 2h30 environ et j'entame la dernière descente en courant (trop tard, dommage !) me permettant même de tirer un groupe de quelques raideurs avec moi. J'entre dans le stade avec mes enfants pour franchir la ligne d'arrivée submergé par les émotions ; ça fait plus de 27 heures que je suis parti, je suis 665e.
Parce que, malgré les doutes et la souffrance, je suis allé au bout de moi même et de mon objectif, mon rêve, les sensations sont grandioses... Je sais d'où je viens et ce que j'ai traversé ces derniers mois et il n'était pas question que j'abandonne. Yves Klein a dit que "Si la douleur est inévitable dans toute pratique physique extrême, la souffrance, elle, n'est jamais qu'optionnelle"... j'ai fais ce choix et l'année prochaine je serai là sans hésiter.
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Team - On Crain Dégun -